Archive pour décembre 2009

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Le coup du soir

décembre 16, 2009

Quand on surprend ce genre de conversation la première fois, ça fait tout drôle :

« Alors, c’était comment ton coup du soir ?

- Nul, elles dormaient, elles s’étaient goinfrées toute la journée. Y en a bien une qui se serait laissée tenter, mais j’ai pas su m’y prendre. Et toi ?

- Au début, j’ai eu quelques touches timides, et après, l’orgie ! Ça gobait de tous les côtés. Je savais plus où donner de la tête. »

Et oui, ce territoire asexué que les pêcheurs adorent investir à la nuit tombée emprunte beaucoup au vocabulaire du sexe. Faut-il s’appesantir sur les doubles sens sans équivoque de ces cannes baptisées gaules, dont on compare la longueur en pieds et en pouces ? Avez-vous déjà ouvert une boîte de ces nouveaux leurres souples aux allures de sex toys, à franges, à bavettes, fluos, scintillants, ondulant, vibrant comme des jellys anglaises ?

En partant à la pêche, nos hommes rôdent leur discours amoureux. J’ajouterais, avec plus ou moins de finesse : la mouche me semble plus proche de l’amour courtois que le leurre, que je rangerais plutôt du côté des “hardeurs”. On cherche la bonne touche, on change de mouche ou d’emplacement avec la même excitation qu’on cause à la petite brunette ou à la grande blonde qu’on a repéré chez le marchand de légumes.

Et puis avec les truites, c’est plus facile d’être soi-même. Pas besoin d’être habillé, parfumé, rasé de frais. Au contraire, on en rajoute dans la régression pataude : le waders, cette espèce de pyjama couleur caca de bébé qui transforme un beau gars d’1 mètre 90 en Casimir caoutchouté, c’est la négation de la sensualité. Qu’importe, sous l’eau, elles ne voient que leur petit machin qui s’agite. Et là, dans ce drôle de Babygro flottant qui nous rappelle des jours anciens (je sais, j’ai essayé), c’est le bonheur… On avance dans le mouillé, sans être mouillé, comprimé par le volume, massé par le courant, avec cette impression bizarre qu’une voie d’eau va s’ouvrir, fatalement, à un moment ou un autre. Et puis, non, ça tient, on fait partie de l’élément liquide, on se fond dans la nature, complètement.

Voilà pourquoi ils se vengent des coups qu’ils ratent au coup du soir. Sans compter cette ultime analyse freudienne qu’aucun pêcheur ne pourra raisonnablement contester : pêcher, c’est jouer les Don Juan sans en payer les conséquences. Elle gobe, je ferre, je rejette, autant de fois que je veux. En ces temps où le couple est le fruit d’une union consentante, ça fait du bien de pouvoir se lâcher sans provoquer de remous chez soi. Enfin presque, parce que Nénette n’est pas dupe, elle sent confusément que cette truite tapie sous la roche, c’est l’autre embusquée au coin de la rue. Et que le coup du soir pourrait bien devenir le coup d’un soir…

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La femme de la femme truite

décembre 16, 2009

La femme de la femme truite, c’est moi. Je voulais mettre les choses au clair parce qu’à force de minauder, de tortiller de la caudale, d’apostropher les pauvres pêcheurs et les autres, elle va finir par m’énerver.

Au début, ça m’a plutôt amusée cette histoire de truite qui attire mon mari dans les profondeurs de la rivière. Une femme sans sexe qui pond des milliers d’œufs en une seconde, un coït sans étreinte à 4 degrés Celsius… pas difficile d’avoir une longueur d’avance. Pourtant, cette façon de s’inviter perpétuellement dans ma vie, le week-end, pendant les vacances, à table, dans les livres, et maintenant dans un blog, je trouve ça… poisseux, poissonneux, enfin comme on veut, mais c’est trop !

Donc, j’ai décidé de donner ma version des faits, l’envers du décor, le monde de la pêche vu par la femme qui attend à l’autre bout de la ligne…

« Allo ? ça mord ? Pour ce soir, j’ai pensé à une blanquette de veau, ou tu préfères des côtelettes d’agneau ? » Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la question n’a rien de provocateur. Parce que la plupart du temps, mon mari fait dans le no-kill (sans tuer : on prend, on relâche). Ce qui aurait été franchement provocateur, en revanche, c’est de lui demander à quelle heure il rentre… Question totalement prohibée pour une femme de pêcheur. Comme disent les musulmans : « quand on ne peut plus distinguer un fil noir d’un fil blanc »… Vous me direz, il y a des heures d’ouverture et de fermeture. Oui, mais ça dépend des saisons, des régions, des sortes de poissons. Par exemple, en Islande, il fait jour pendant six mois de l’année. Et bien, on a le droit de pêcher nuit et jour. Mauvaise destination pour un voyage de noces.

Mon blog s’adresse donc à toutes les femmes de pêcheurs, les femmes de chasseurs aussi, et pourquoi pas les femmes de bricoleurs, enfin à toutes celles qui attendent et qui continuent d’aimer. Je veux leur faire part de mon expérience, je veux les rassurer : s’ils courent après les truites, les palombes ou les clous, s’ils avalent des kilomètres à bicyclette ou s’éclatent à moto, c’est tout simplement pour revivre la geste ancestrale de l’homme depuis Cro Magnon. Pendant ce temps, on lit Le Monde, on change les couches, on tricote, on écoute du Schubert (tout sauf la Truite), on pense à lui, qui ne peut pas s’empêcher de se demander ce qu’on pense de lui en l’attendant.

Et oui, madame la Truite, l’univers des hommes est complexe, et il vous faudra encore tâter de l’hameçon un bon moment avant de comprendre ce qui les agite de l’autre côté du miroir des eaux. En attendant, bonjour chez vous !